Ça y est. Je suis parti. Je jette un oeil par le hublot crasseux, maculé de saletés et marqué par le temps. La terre s’éloigne lentement, les énormes grues métalliques inactives ne deviennent rapidement plus que des ombres grises. Le bateau tangue, mais je n’ai plus peur à présent. Je regarde autour de moi. Je ne les vois pas toujours, je les entends quelques fois, mais je sens leur présence. Ils sont au moins une vingtaine, perdus comme moi dans l’immense cale du transporteur. Des caisses de bois et de fer nous servent de refuges. Certaines contiennent de la nourriture, les plus chanceux obtiennent des couvertures. Le jour tombe rapidement, la recherche furtive de vivres m’occupe très vite, et nous ne sommes pas partis très tôt. La lune éclaire une mer d’huile. Je m’extasie quelques minutes devant ce spectacle. Mon premier jour en tant que clandestin.
J’ouvre les yeux. Le soleil filtre par les dizaines de petits hublots qui constituent les fenêtres de la cale. J’avais gardé une pomme à mes côtés pour mon petit déjeuner, mais on me la volé. Pas grave, je pense, le plus important est là. Je jette un oeil sur mon sac. Je l’ai attaché à mon bras, il possède un cadenas et est toujours hors des regards indiscrets. Je m’assieds en tailleur et regarde par la fenêtre sale. La longue suivie qui saille la mer derrière la coque titanesque attire mon regard. Je le laisse se perdre quelques instants, puis j’observe chaque recoin de la cale avec attention. Je repère plusieurs de mes compatriotes. La plupart viennent des pays pauvres, et sont colorés de peau. Je dois trancher avec eux, la pâleur morbide qui m’habite ne m’ayant certainement pas quitté.
Je passe la main sous mon menton, l’air pensif. Je commence à piquer, j’ai bien envie de me raser et de prendre une douche. Mais ce n’est pas chose aisée. Il reste encore une bonne semaine de traversée. Après, l’Atlantique aura été vaincu et on débarquera furtivement au Canada. Je m’occupe comme je peux. Les journées sont longues. J’explore un peu la cale, mon sac difforme sous le bras. Mes yeux fureteurs repèrent les coins à éviter. Ici une famille de clandestins un peu trop armés à mon goût. Ils m’observent, cachés dans la pénombre, croyant naïvement que mon regard perçant ne les a pas repérés. Je continue ma marche discrète, pensif. En fouillant dans une caisse de bois, j’y trouve une cartouche de cigarettes, une des dernières, dans une autre dévalisée, je me saisis d’une espèce de plaid crasseux. Je les enfouis dans mon sac, content de mes trouvailles qui s’avèrent particulièrement utiles.
La journée passe lentement, les secondes défilant au compte-goutte. Il commence à faire très chaud, et il n’y a pas beaucoup d’eau disponible. La solidarité est aussi sèche que nos gosiers, personne ne tient compte des soucis de son voisin, alors qu’ils luttent dans le même combat. Je laisse mes pensées s’évader tandis que l’obscurité s’empare à nouveau de la lumière, et seul un grand point brillant sera visible dans la voûte céleste ce soir là. J’attends, patiemment, luttant contre la fatigue, me battant pour laisser ouvert mes yeux qui piquent.
Le silence est à présent entrecoupé des ronflements peu inaudibles. J’observe, satisfais, mon repère. Des caisses de bois forment quatre murs, et le plaid trouvé dans l’après-midi me sert de toi. J’ouvre avec une infinie précaution le cadenas et la fermeture éclair qui clôturent mon sac. J’en sors avec la même attention une tablette électronique dernière génération. La luminosité est au minimum. Je pose ma main sur l’écran tactile.
« Slide to Unlock »
Je déverrouille l’écran, et accède à une application bien pratique. Je capte un réseau satellite, et me voilà propulsé dans le monde étrange du Web. Devant moi, un écran rempli de noir. En quasi-totalité. Un tiret bas vert fluo clignote. Je presse l’écran doucement, un clavier apparait. J’enclenche le mode super utilisateur, tape mon mot de passe. Des actions si banales, répétitives, que j’ai exécuté maintes et maintes fois. Ça y est. Je suis connecté. Je tape quelques commandes et j’accède enfin à mon but. L’ordinateur de bord de l’immense paquebot.
Les mots de passe sont d’une simplicité hallucinante. En quelques minutes, j’accède à toutes les données. Je récupère celles qui m’intéressent, télécharge l’itinéraire du voyage et le dossier le plus important. La liste des clients livrés via l’immense bateau. J’éteins ma tablette bien pratique, la replace dans mon sac et referme toujours aussi doucement les fermetures avant de verrouiller le cadenas. Je m’allume une cigarette et me délecte de la fumée mortelle qui envahit mes poumons...